Au temps pour moi, corps prend un p

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Outre la simple curiosité intellectuelle, une bonne raison de s’intéresser à l’histoire des mots, c’est que ça vous permet d’accroître votre vocabulaire, et d’améliorer votre orthographe. Ainsi, certaines expressions en français sont écrites d’une façon qui est tout sauf instinctive. Mais si vous connaissez l’histoire de ces expressions, vous vous apercevrez qu’en fait, c’est parfaitement logique.

Au temps pour moi

Beaucoup de gens écrivent ça ainsi : autant pour moi. Et ça se comprend. On utilise cette expression pour dire, « je me suis trompé et je l’accepte » et donc quoi de plus naturel que de comprendre ce « au temps » comme « autant », une façon de quantifier son erreur, « autant d’erreur commise par moi ». Lire la suite

Histoires de mots : d’ores et déjà

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Pour ce troisième épisode d’histoires de mots, ce n’est pas exactement un mot que je vais disséquer, mais une expression, ou pour être plus grammaticalement précise, une « locution adverbiale ».

D’ores et déjà

En fait, on peut aussi l’écrire « d’ors et déjà », et même « dores et déjà », c’est admis.
Mais c’est quoi ce « d’ores » ? D’où il vient ?

Eh bien c’est tout simplement le même que « or », la bonne vieille conjonction de coordination (et non pas le métal précieux, celui-là n’a rien à voir dans l’histoire).
« Or » vient du latin hora, qui a aussi donné notre mot pour « heure » et qui voulait justement dire « heure » ou « moment ». « Or », orthographié indifféremment « ores » ou « ors » prend en ancien français le sens de « maintenant ».

Comment est-on passé de « maintenant » à une conjonction de coordination qui marque l’opposition ? En fait, ce n’est pas si surprenant que ça si on regarde la façon dont on parle aujourd’hui. On peut entendre fréquemment des phrases telles que « Maintenant, je ne dis pas le contraire, mais… » Ici, « maintenant » ne veut pas dire « présentement », mais fonctionne comme un modalisateur. C’est la même chose en anglais : on peut dire « Now, I’m not saying that you shouldn’t… but… » Ce « now » n’a pas le sens de « maintenant, à l’instant présent », mais plus de « écoute, je ne veux pas dire que… »

On retrouve notre « d’ores » dans le sens de maintenant dans le mot « dorénavant ». Si on le décompose, c’est tout simplement « d’ores et en avant », c’est à dire « à partir de maintenant et dans le futur ».

« D’ores et déjà » est une expression construite en miroir de celle-ci : « à partir de maintenant et déjà ». Ce qui est intéressant, c’est que le « déjà » constitue une redondance. « Déjà », c’est « dès » plus « jà » en ancien français, qui vient du latin jam, « maintenant, dès maintenant, déjà ». On peut en quelque sorte « traduire » alors l’expression « d’ores et déjà » par « dès maintenant et dès maintenant ».
Ce genre de redoublement s’explique par le fait que lorsqu’on utilise très souvent un mot, il perd de sa force, il ne veut plus vraiment dire ce qu’il voulait dire au départ. On dit que le mot « se vide de son sémantisme » : il se vide de son sens. Le mot de départ se trouve alors doublé d’un autre qui veut dire exactement la même chose pour appuyer sur ce sens qui était en train de s’échapper.

Un exemple parlant de ce phénomène est l’emploi, notamment dans le langage journalistique, de l’expression « au jour d’aujourd’hui ».
« Aujourd’hui » est déjà un redoublement puisque « hui » vient du latin hoc die, « en ce jour ». Lorsqu’on dit « au jour d’aujourd’hui », on dit trois fois la même chose : « au jour du jour de ce jour ».

Du coup, évitez de commencer vos phrases par quelque chose comme « D’ores et déjà, au jour d’aujourd’hui, on peut dire que… », ça ferait beaucoup de répétitions. 😉

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Auteur et autorité

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Au temps pour moi

Histoires de mots : auteur et autorité

histoiresdemots Pour ce deuxième épisode de notre rubrique Étymologie, nous allons rester dans le domaine de l’écriture, puisque j’ai décidé de m’intéresser au mot auteur.

Déjà, si on consulte le dictionnaire (en général, je me réfère au Trésor de la Langue Française, qui est super complet et en plus a l’avantage d’être disponible en ligne gratuitement), on a la surprise de constater que le sens qui nous intéresse, « Celui ou celle qui, par occasion ou par profession, écrit un ouvrage ou produit une œuvre de caractère artistique » n’est que le deuxième. Le premier sens du mot auteur, selon le TLF, c’est plutôt « Celui ou celle qui est la cause première ou principale d’une chose », soit l’instigateur, le fondateur, le créateur. Alors certes, il n’y a pas très loin de « auteur (de livres) » à « créateur », mais on se serait plutôt attendu à ce qu’une expression comme « auteur de mes jours » pour désigner un parent soit un usage métaphorique dérivé du sens « auteur de livres », alors que le TLF donne cet exemple sous le premier sens « cause principale d’une chose ». C’est donc le sens « auteur de livres » qui apparaît comme une dérivation du sens premier « instigateur, fondateur… »

BM Valenciennes - Ms 97 folio 4 - 12e siècle

BM Valenciennes – Ms 97 folio 4 – 12e siècle

Pour mieux comprendre tout cela, faisons donc un tour du côté de l’étymologie. « Auteur » vient du latin auctor qui avait le sens de « instigateur, fondateur, auteur », mais aussi de « conseiller ». Mais bien sûr, on peut aller plus loin : auctor est dérivé du verbe augere, « faire croître, augmenter ». L’auteur est donc « celui qui augmente »… Cela vous laisse sceptique ? L’idée derrière cela, c’est que chaque auteur apporte sa pierre à l’édifice et augmente de sa contribution la somme globale des connaissances. Par ailleurs, « auteur » a la même origine que « autorité » : auctoritas en latin dérive également de augere, augmenter. Ici, l’idée est que celui qui détient l’autorité augmente l’efficacité, la valeur d’un acte (juridique, par exemple). Auteur et autorité ont longtemps été liés, et aujourd’hui encore on peut dire d’un auteur qu’il « fait autorité dans son domaine », par exemple.

Mais pour Émile Benveniste, linguiste spécialisé dans la grammaire comparée des langues indo-européennes, rapporter « auteur » et « autorité » (mais aussi « augure » et « augustin ») à l’idée d’augmenter n’est pas suffisant. En indo-européen, la racine aug- désigne la force, notamment la force divine. Alors, est-il possible que augere en latin ait eu un sens plus fort que simplement « augmenter » ? Augere, augmenter, c’est accroître ce qui existe déjà, mais dans un sens plus ancien, c’est produire ce qui n’existe pas encore. Augmenter le réel, c’est créer.

L’auteur est donc un créateur. Tout comme le Créateur avec un C majuscule, il donne vie à ses personnages et jouit, au sein de sa création, d’une autorité divine.

Pour aller plus loin sur ce sujet, je vous conseille cette leçon d’Antoine Compagnon : Généalogie de l’autorité.

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Roman et nouvelle
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D’ores et déjà

Histoires de mots : roman et nouvelle

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Les mots, c’est à la fois notre outil de travail et notre terrain de jeu, à nous autres romancières, novellistes, apprenties auteures. Des fois, on oublie qu’ils ont une histoire, parfois mouvementée, toujours intéressante. Moi, cette histoire, elle me fascine. C’est pour ça que j’ai eu envie de créer cette rubrique, histoires de mots, pour partager avec vous quelques anecdotes lexicales. Et comme, à tout seigneur, tout honneur, je vais commencer avec des mots qui nous concernent directement.

Roman

Le roman, à la base, c’est les langues romanes, les langues dérivées du latin. Le français en fait partie, tout comme l’espagnol, l’italien, et d’autres encore. Pendant longtemps, c’est systématiquement en latin qu’on écrit. Quand aux alentours du XIe siècle, on commence à traduire les textes latins en langue vernaculaire — la langue parlée par les gens, donc en France le (vieux) français — on dit qu’on les « met en roman ».

Un scribe au travail

Gilles de Rome, Le gouvernement des princes Paris, 1372 Besançon, Bibl. mun., ms. 434, f. 103v

Petit à petit, roman se met à désigner exclusivement un certain type de textes : de longues narrations en vers, qui racontent des événements fictifs. De nos jours, on a gardé l’idée de la longueur et du caractère fictif, mais nos romans sont en prose.

Nouvelle

Notre nouvelle vient de l’italien novella, et ce n’est pas un hasard puisque c’est Boccace, un Italien, qui donne ses lettres de noblesse au genre avec son Décameron au XIVe siècle. Mais avant de prendre ce sens de récit imaginaire, les novella, ça désigne tout fait nouveau, toute information nouvelle.  Aujourd’hui encore, il y a des gens qui parlent du journal télévisé en disant qu’il regardent les nouvelles.

Les deux grands genres littéraires qu’on considère comme de la fiction aujourd’hui désignaient donc à l’origine des récits considérés comme « vrais », « réels », que ce soit la nouvelle qui délivrait de nouvelles informations, ou le roman qui traduisait des textes en latin.

Et pour simplifier les choses, novel en anglais veut dire… roman !

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Auteur et autorité