« L’érotique, c’est facile »

Il y a quelques temps, j’ai eu la chance de participer à un atelier d’écriture en anglais. En se présentant aux autres auteurs, la même question revenait : dans quel(s) genre(s) écrivait-on ? Comme j’écris un peu de tout, je me suis amusée à varier les réponses suivant mes interlocuteurs : « de la SF », « de la fantasy », « de la romance », « de l’érotique ». Si les deux premières obtenaient comme réaction un « ah cool » souvent suivi d’un « moi aussi », indiquer que j’écrivais de la romance me valait un « oh, c’est pas trop mon genre, mais bon… » auquel je dois dire que je m’attendais. En fait, la réaction qui m’a le plus étonnée, a été celle qui suivait mon aveu d’être une auteure d’érotique : « de l’érotique, ah oui, c’est facile, ça. Et puis ça rapporte. » Étonnée, et un peu vexée, il faut bien l’admettre.

millionnaire

Moi c’est plutôt dans les factures, que je nage, hein.

Alors, bon, sur le « ça rapporte », déjà, il était clair que mes interlocuteurs n’avaient aucune notion du marché de la littérature érotique en France et se basaient sur les quelques best-sellers anglophones dont tout le monde a entendu parler. Parce que bon, des auteurs d’érotique, (et des auteurs tout court), j’en connais pas mal, par contre des millionnaires, j’en connais aucun. Ni même des auteurs qui vivent (et non pas survivent) de leur plume à plein temps, en fait.

Une fois ce premier malentendu levé, il s’avérait que les gens qui m’avaient fait cette remarque n’avaient jamais écrit d’érotique eux-mêmes. Alors d’où leur venait cette idée que c’était facile ? Eh bien probablement de ces mêmes bestsellers dont on a tous lu une citation au détour de notre feed facebook, hilares, parce que les citations en question sont souvent peu flatteuses. Quand on dit « littérature érotique », les gens s’imaginent un scénario à l’emporte-pièce et une écriture bâclée où reviennent sans cesse les mêmes mots, dans le but avoué de titiller le lecteur.

Alors en vrai, l’érotique, c’est facile ?

Eh bien moi qui écris dans plusieurs genres, je ne trouve pas que ce soit spécialement plus facile qu’autre chose. Après, chaque auteur va être plus ou moins doué pour certaines choses. Certains excellent dans le « world-building », la construction d’univers. Ce n’est pas spécialement mon cas. Moi je suis plutôt branchée personnages, c’est ce que j’aime, leur créer une vraie personnalité, les voir vivre, faire en sorte de les sentir exister alors qu’ils sont posés simplement en quelques lignes. Et ça, je m’y essaie dans tous les textes que j’écris, que ce soit en SF ou en érotique.

Si on rentre plus dans le détail, chaque genre a évidemment ses spécificités, et celles de l’érotique peuvent donner l’impression qu’il s’agit d’un genre facile à écrire. Après tout, pas besoin de se lancer dans l’élaboration d’un scénario compliqué, hein ? Ce n’est pas ce que cherche le lecteur quand il achète de l’érotique. Sauf que rien de plus indigeste qu’un roman qui ne serait qu’une succession de scènes de cul. Donc, en fait, si, va quand même falloir réfléchir à une histoire, une progression, une intrigue, tout ça.

Les épithètes homériques du sexe

Par contre, c’est sûr qu’a priori, les scènes de sexe sont au cœur du texte érotique. Et c’est là qu’en fait, c’est pas du tout facile. Parce que soyons honnête, même avec toutes les permutations imaginables, en jouant sur le genre et le nombre des partenaires, y a pas 3000 possibilités, hein : sexe oral, stimulation manuelle, pénétration vaginale et/ou anale, et voilà on a fait le tour. On peut bien sûr y ajouter quelques fétiches et gestes plus exotiques, mais là, on tombe déjà dans l’érotique spécialisé.

bdsm

On peut aussi l’utiliser sur les gens qui pensent que c’est facile d’écrire de l’érotique.

Avec ces possibilités limitées, le risque, c’est de tomber dans une écriture « formulaire ».

La formule, c’est un terme qu’on emploie pour parler, dans la poésie épique, des morceaux de phrase absolument identiques qui reviennent tout au long du poème. Ils sont nécessaire parce que l’épopée est à la base une littérature orale, et ces formules fonctionnent comme des aides mnémotechniques pour les aèdes et autres conteurs dont le rôle est de réciter le texte. Plus précis encore que la formule, il y a « l’épithète homérique », cet attribut qu’on attache constamment à un personnage ou une chose : ainsi, « Ulysse aux mille ruses« , « Achille au pied agile« , « l’aurore aux doigts de rose« . Dans ce contexte-là, à peine le poète a-t-il dit le premier mot, que l’auditoire a déjà en tête la qualification qui suit.

Il n'y a pas que les doigts qui soient de rose.

Il n’y a pas que les doigts qui soient de rose.

Eh bien, l’érotisme aussi a ses épithètes homériques : la verge est « turgescente », l’érection « triomphante », l’intimité « humide », le désir « grandissant », les lèvres « délicatement ourlées », les baisers « passionnés », et les héroïnes ont des jambes « qui n’en finissent pas ». Preuve du caractère un peu fixe de certaines de ces expressions, si on dit à la place « verge triomphante », ça passe, mais « érection turgescente », ça fait à moitié bizarre, quand même.

Comme en plus de ça, un rapport sexuel passe souvent par les mêmes étapes : séduction, préliminaires, pénétration, dodo, on risque de se retrouver avec des scènes répétitives à l’écriture stéréotypée. Et bien sûr, ce genre de textes existe. Mais en conclure qu’écrire de l’érotique, c’est facile, ça me paraît un peu précipité.

Contraintes et créativité

Parce que justement, si vous ne voulez pas tomber dans les poncifs et expliquer pour la millième fois que la respiration de la fille s’accélère et que les mains du mec descendent de plus en plus bas, qu’il va et vient de plus en plus vite, et qu’il se fige soudain avant de jouir dans un cri*… Si vous voulez éviter de répéter toutes les deux lignes les mots « peau », « bouche », « lèvres », « mains », « doigts », si vous ne voulez pas surjouer du champ lexical de la chaleur pour installer votre scène,  bah ça devient tout sauf facile. Mais on le dit souvent : de la contrainte naît la créativité, et moi, je trouve que c’est un exercice d’écriture absolument fascinant que de partir du rapport sexuel comme scène imposée et d’en faire un texte littéraire. D’autant plus sur des textes courts : la nouvelle érotique est pour moi un excellent laboratoire où forger son style, puisque ce n’est effectivement pas tant l’intrigue qu’on va travailler mais bien la façon de dire les choses, l’écriture en elle-même.

(* Si vous utilisez ces images, ne le prenez pas mal. Je le fais aussi. Parfois, c’est nécessaire.)

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9 réflexions sur “« L’érotique, c’est facile »

  1. C’est vrai qu’il y a des fois où je galère tellement pour trouver une façon un peu originale, en tout cas une façon spécifique au texte, pour décrire une scène mille fois racontée… -_-
    Je m’aperçois que je passe des demi-heures entières (et parfois bien plus) pour quelques lignes. Au départ, ça m’énervait de ne pas être plus « performante », mais à présent, j’ai compris que c’était au contraire des moments très importants, un peu la clef de voûte du chapitre et qu’y passer un long moment était un « bon investissement ». ^^

      • Oui, ou qui le traitent avec mépris en se disant que mettre des phrases bateaux, ça passe. Ça peut aussi révéler le fait que ces auteur-e-s souhaitent éviter de s’impliquer dans ce genre de scènes et donc, se contentent des phrases clichées lues ici et là.
        Mais le pourcentage de jeunes / non-auteur-e-s dans ce genre de discours n’est pas à négliger!

      • Oui, pour certains c’est malheureusement un passage obligé dans une romance, et ça se sent quand la scène est « forcée ». On peut très bien écrire des romances captivantes sans décrire plus qu’un baiser !

  2. Personnellement, je n’ai pas encore écris d’érotisme, parce que j’a encore du mal à m’imaginer écrire ce genre de scène assez osées, mais j’ai l’idée d’une romance que je voudrais écrire, et je pense donc forcément passer à ce type de description au cours de mon histoire. Donc non, je ne pense pas qu’écrire de l’érotisme soit facile. D’ailleurs, aucun genre n’est facile à écrire, comme tu le dis. Et puis, si on dit qu’écrire de l’érotisme est facile, on peut aussi dire la même chose pour les autres genres, par exemple le polar. Après tout, comme la romance, le polar a une ligne facile, puisqu’il faut qu’il y ait un crime, une enquête, une résolution, etc. Et c’est la même chose avec le fantastique, etc…. Tout ça ne sont que des idées que les gens se font. Comme toi, j’écris un peu de tout, et c’est « facile » que lorsqu’on a une histoire, une idée précise. Bref, cette remarque à laquelle tu as été confrontée est assez stupide 🙂
    Bon courage pour la suite de tes projets 🙂

    • Merci pour ton commentaire ! 🙂

      Oui, je crois que c’est surtout une histoire d’affinités pour chaque auteur : certains se sentent plus à l’aise dans un genre, d’autres dans un autre.
      Pour ta romance, tu n’as pas forcément besoin de mettre de l’érotisme si tu ne le sens pas. Parfois, juste suggérer ça passe tout aussi bien. 😉

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