Et la fanfic alors ? – L’homme idéal est un connard

L’homme idéal est un connard

  1. La romance et les clichés
  2. Et la fanfic alors ?

Dans l’article précédent, j’expliquais pourquoi je n’aime pas beaucoup ce cliché : d’abord, ce n’est pas très réaliste, et ensuite, ça donne une vision assez dérangeante des rapports hommes-femmes.

Et pourtant…

Pourtant, il se trouve que j’ai moi-même écrit pas mal de romances qui partaient de là : une fille à laquelle on s’identifie, un mec odieux, deux personnages qui ne peuvent pas se voir et vont pourtant finir par se rapprocher et tomber amoureux.
Pas la peine de chercher sur ce blog, vous ne trouverez pas ces histoires dans ma bibliographie.
Eh oui : c’étaient des fanfictions.

@ Funny Waffle

© Funny Waffle

Du coup, je vais nuancer un peu mon article précédent et expliquer ce qui peut être intéressant dans les histoires qui suivent ce schéma, et pourquoi ça fonctionne.

Drago et Hermione : les ennemis jurés

Mes premières amours dans l’écriture ont été consacrées à celles de personnages d’Harry Potter que j’ai pris grand plaisir à réinventer. Et si vous connaissez un peu ce fandom, vous savez que le couple Drago/Hermione y est particulièrement populaire. Et si un personnage tombe bien dans la catégorie « connard », c’est sûrement Drago.

Alors voilà. Qu’est-ce qui a fait que pendant un certain nombre d’années, j’ai lu et écrit des dizaines de romances impliquant ce personnage ?

Drago est certes un connard, mais la dynamique entre lui et Hermione diffère pas mal de celles des romances contemporaines. En effet, ce couple correspond avant toute chose au trope des amants maudits : ce n’est pas tant une incompatibilité de caractère que le simple fait d’être qui ils sont qui les empêche d’être ensemble. Leurs familles, la société, les valeurs qu’il défendent… autant de choses qui rendent leur amour impossible.

©Irishgirl982

©Irishgirl982

Difficile de retrouver les mêmes conditions dans une romance contemporaine… Un type qui milite dans une asso en faveur des sans-papiers et une petite nièce d’un leader d’extrême-droite, peut-être ? Mais même alors, ces personnages disposeraient d’un peu plus de liberté individuelle, aurait davantage la possibilité de dire merde à leur famille et leur entourage, en gros, que dans un univers de low fantasy où les personnages sont pris au piège d’un affrontement universel entre les forces du Bien et celles du Mal.

Le fantasme de la rédemption

Bon, alors, qu’est-ce qui fait qu’on a envie de coller la gentille héroïne à la morale irréprochable avec le sale type à l’idéologie nauséabonde ? Je crois que ça tient à ça, en effet : le fantasme de la rédemption, qui s’articule en deux points :

  • Nul n’est complètement mauvais.
  • L’amour est plus fort que tout.

Parce que oui, si même le plus pourri des gosses pourris gâtés avec son racisme à deux balles et son sentiment de supériorité imbuvable peut devenir quelqu’un de fréquentable, bah, ça rassure un peu sur l’état de ce monde. Et ça, ça rentre bien dans ce qu’on attend souvent d’une romance qui est pas mal une littérature « feel good ».
Et quand je dis « Nul n’est complètement mauvais », c’est un thème qui est poussé dans ses retranchements par les auteurs de fanfics romantiques. Parce que je vous parle de Dramione vu que c’est ce que je connais le mieux pour l’avoir pratiqué, mais des fics qui transforment Voldemort lui-même (souvent sous les traits de Tom Jedusor, ok, avoir un nez, ça fait gagner des points sexitude, quand même) en agneau tout doux tout mignon pour les beaux yeux de, au choix, Hermione, Ginny, Lily Potter ou Mary Sue, ben y en a par paquets aussi.

Par ailleurs, « love conquers all » c’est un peu la morale de base dans Harry Potter (vous savez, le sacrifice de sa mère, tout ça), donc est-ce si étonnant si les auteurs de potterfictions prêtent à ce sentiment le pouvoir de déplacer des montagnes, ou, accessoirement, de faire de Drago Malefoy un type bien ?

Les bad boys sont sexys

Si on s’en réfère aux stats du site hpfanfiction.org, le plus gros site de fanfics HP francophone, le couple Drago/Hermione arrive loiiiiin devant tous les autres et deux fois plus de textes ont été écrits sur cette idylle légèrement capillotractée que sur le pourtant parfaitement canon Ron/Hermione. Alors, pourquoi un tel engouement ?

Eh oui, le bad boy est sexy. Pas toujours dans la vraie vie, on est d’accord, mais en fiction, oui. Son petit côté rebelle, la dose d’imprévu qu’il amène, son humour caustique… Il a la classe, quoi. Ne reste, encore une fois, qu’à l’apprivoiser pour en faire quelqu’un de fréquentable.

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Ensuite de quoi, les personnages ambivalents, qui hésitent à choisir leur camp, gagnent direct une profondeur que n’ont pas les monolithiques gentils. Et puis, le scandale que crée une relation entre l’héritier Malefoy et une Née-Moldue, c’est parfait pour renforcer son intrigue d’une bonne dose de drama. Un peu plus palpitant que d’imaginer Hermione tricoter des pulls à la chaîne pour la prochaine génération de Weasley, quoi.

Le poids de 7 tomes de canon

Arrivés là, vous vous demandez peut-être comment je peux chanter les louanges du Dramione après avoir passé l’article précédent à démonter le trope des ennemis-amants.

La raison principale est assez simple et purement quantitative : si vous passez la moitié de votre roman à me montrer en quoi votre héros est un connard, ça ne vous laisse pas beaucoup d’espace pour dire que en fait non, et caser un happy end. Surtout que les romances se déroulent assez souvent sur un laps de temps assez court en terme de scénario et donc le revirement des personnages peut paraître un peu brutal. Le nombre de secrétaires qui changent d’avis du tout au tout sur leur ignoble patron après un weekend au ski… voilà quoi.

Alors qu’évidemment, si vous reprenez les personnages de quelqu’un d’autre, vous pouvez consacrer toute votre histoire à détailler et rendre plausible le changement qui s’opère chez notre « connard ». Et pour ça, vous disposez d’une arme qu’il serait beaucoup plus difficile à mettre en place dans un roman unique : le point de vue.

Si on reste sur l’exemple d’Harry Potter, les sept tomes se situent du point de vue de Harry. Celui-ci prend Drago en grippe dès leur première rencontre, et donc, fatalement, son point de vue le concernant est un peu biaisé. En changeant de narrateur, on peut donc rééquilibrer un peu la donne, expliquer pourquoi le personnage agit ainsi, ce qu’il pense en son for intérieur, etc. Et ça, c’est un des trucs que je trouve absolument fascinant dans la fanfic : la possibilité de revenir en arrière, sur ce qu’a écrit l’auteur original, et de tout réinterpréter au niveau du sens, mais en restant fidèle aux faits tels qu’ils sont donnés dans le canon.

Et puis, dans un tome unique de romance contemporaine, si vous choisissez de faire de votre héros un connard, ça risque d’être sa caractéristique principale, et difficile d’en sortir : il parle rudement à l’héroïne, il se comporte comme un sale type imbu de sa personne, et au final, quel intérêt trouver à ce type de personnage, et comment expliquer que l’héroïne ait envie de creuser ? Avec un personnage qu’on a côtoyé et vu évoluer durant sept années, tout de suite, c’est différent. Bien sûr, Drago est un sale type, mais un sale type avec toute une trame narrative complexe, des raisons d’avoir évolué et une histoire commune avec l’héroïne, des souvenirs partagés qui ont fait d’eux ce qu’ils sont. Ça pose quand même des bases un peu plus solides à une histoire d’amour que le voisin qui défonce votre clôture et refuse d’admettre ses torts.

Fanfic vs original

Cette « indulgence » que j’ai pour la fanfic peut s’étendre à d’autres clichés, je pense. Je parlais récemment du fameux gay for you. Et bien pareil, je vais plus facilement y croire entre Drago et Harry, parce que j’ai passé sept tomes à les voir se chercher des noises tourner autour. Harry qui dit à Drago « normalement j’aime les filles, mais avec toi, je comprends pas, il se passe un truc spécial », j’y crois plus qu’à un type lambda qui dit ça à un autre type lambda.

harry_and_draco_by_lillithium

©Lillithium

Maintenant, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. Bien sûr qu’il est possible de créer un personnage de A à Z et de rendre son évolution de « parfait connard » à « mec bien » plausible. Mais ça demande une certaine maîtrise. Et c’est plus facile d’emporter l’adhésion de son lectorat avec des personnages qu’il connaît déjà par cœur.

Bref, la fanfic, c’est un excellent champ d’expériences, non seulement pour se faire la main niveau écriture, mais aussi pour tester des scénarios et tropes qui ne fonctionneraient pas forcément ailleurs.

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