Lecture : W.A.R.P. #1 L’Assassin malgré lui – Eoin Colfer

Il ne s’agit pas d’Artemis Fowl mais de Chevie, une jeune espionne indienne-américaine de dix-sept ans. Ou alors c’est Riley, quatorze ans, plein de suie, pour draguer un lectorat de tweenies masculins.

 

Avez-vous lu la série des Artemis Fowl d’Eoin Colfer ? Parce que moi, oui. Je suis tombée dedans un peu comme dans la potion magique, vers onze ans, et j’ai ensuite voué un culte inébranlable à Eoin Colfer et au petit Artemis, qui a eu la délicatesse de grandir en même temps que moi (tous mes héros et héroïnes d’enfance n’ont pas eu cette gentillesse.)
Ainsi, quand je me suis retrouvée devant une table de librairie à Galway, avec un bon millier de livres bien au chaud sur ma liseuse, et que j’ai vu ce nouvel ouvrage de Colfer… Eh bien ni une, ni deux, j’ai bondi et je l’ai emporté avec moi. Je lis surtout au coup de cœur, ça ne me dérange pas d’acquérir un livre sans forcément le lire tout de suite, j’attends en général « le bon moment », celui où la lecture fera « clic », où j’en profiterai le plus. Là, ce bon moment, c’était approximativement lorsque j’ai passé la porte de la librairie. Je précise pour la suite que j’ai lu WARP en anglais, il n’y aura donc rien sur la traduction française, puisque je ne l’ai jamais eue sous la main.

Alors, je reviens sur Artemis Fowl, car c’est pour moi une œuvre majeure de l’auteur de ce livre et même s’il est tout à fait possible d’adorer WARP sans avoir lu toute la bibliographie de Colfer, ça reste un délice sans nom de lire quelque chose de différent, et de l’y retrouver quand même.
Dans cette précédente série, on suit un garçon de douze ans doté d’une intelligence hors du commun et d’un compte en banque inépuisable, sans supervision parentale, qui profite de croire encore aux fées pour découvrir tous leurs secrets et kidnapper l’une d’entre elles pour demander une rançon. Un vrai petit super vilain en puissance, épaulé de son garde du corps Butler, sans qui il n’aurait probablement pas survécu jusqu’au début de la série (il est très agaçant).
Si je devais résumer très vite les raisons pour lesquelles je tiens cette série en très haute estime, on aurait tout d’abord la plume de l’auteur et son humour qui me faisait hurler de rire quand j’avais douze ans (j’étais déjà bon public, mais tout de même), le traitement des personnages qui était parfois acide mais toujours plein d’affection, et une galerie de personnages absolument fantastique, avec une part importante donnée aux femmes. Parenthèse féministe : oui, voir des femmes dans des rôles intéressants, c’est très important pour les petites filles ET les petits garçons, une Hermione par saga, ce n’est jamais suffisant.

Bref, pour moi, Eoin Colfer avait déjà su mélanger à la perfection les ingrédients rêvés pour une saga pour ados complètement réussie. Avec WARP, la question était donc de savoir s’il allait à nouveau réussir son coup, avec une histoire et des personnages très différents… N’en faisons pas des tonnes avec le suspense : je pense que oui, c’est dans la poche.

L’Assassin malgré lui, c’est Riley, un orphelin de l’ère victorienne, recueilli par un véritable assassin et prestidigitateur qui veut faire de lui un meurtrier de génie à qui transmettre tout son art.

Un peu plus d’un siècle plus tard, Chevie, dix-sept ans, est agent du FBI en probation suite à une bavure, ce pour quoi elle est envoyée à Londres surveiller une mystérieuse cabine au fond d’une cave pendant des mois.

Le rapport entre ces deux jeunes gens, c’est que lorsque la cabine que surveille Chevie au XXIe siècle s’ouvre, Riley se trouve à l’intérieur.

Leur problème ? Outre ce souci évident de voyage dans le temps, le terrible Albert Garrick, magicien, assassin, et père adoptif de Riley, est à leurs trousses. Inutile de préciser que rien ni personne ne peut l’arrêter.

Que dire de l’histoire, sinon qu’elle est bien rythmée, intéressante, parfois angoissante, et que tout est à mon sens parfaitement bien dosé ?
Difficile pour moi d’arrêter de comparer ça à Artemis Fowl, mais j’ai trouvé les personnages un brin moins hauts en couleurs que dans la saga précédente, sans doute parce qu’ici, ils sont tous humains et on peut moins leur donner de caractéristiques physiques frappantes. Pourtant, on retrouve tout de même l’humour de l’auteur dans le traitement des personnages et la dérision avec laquelle il traite les figures d’autorité, quelque chose que je trouve important dans un livre pour ados. Le duo principal fonctionne avec la même dynamique que précédemment, avec une fille tête brûlée et un garçon qui a un peu plus la tête sur les épaules (et moins prompt à prendre des risques), mais les personnages de Chevie et Riley sont nettement différents de Holly Short et Artemis Fowl, impossible de les confondre. L’antagoniste est redoutable, terrifiant et crédible, un personnage assez difficile à réussir, l’auteur a fait un excellent travail. Quand on dit de ce personnage que rien ne l’arrête, c’est que rien ne l’arrête. Je suis allée me coucher au milieu de ma lecture, et j’étais à deux doigts de vérifier sous mon lit avant de dormir.

Un autre aspect de l’histoire que je trouve très bien traité, c’est le voyage dans le temps. Après tout, toute l’histoire est basée là-dessus. On avait déjà eu du voyage temporel dans… Artemis Fowl et le paradoxe temporel. Si vous avez lu un peu de SF, vous saurez peut-être que par paradoxe temporel, on désigne les conséquences d’actions effectuées dans le passé sur le futur d’où vient le voyageur temporel. Il y a plusieurs théories, les trois principales étant : les actions effectuées dans le passé affectent le futur, les actions effectuées dans le passé génèrent une nouvelle ligne temporelle sous la forme d’une sorte d’univers parallèle, et enfin, les actions effectuées dans le passé n’affecteront pas le futur, puisqu’elles ont déjà eu lieu. (Tout va bien, personne n’a encore besoin de paracétamol ?)

Là où je suis plutôt contente, c’est lorsqu’Eoin Colfer choisit de ne plus utiliser la même théorie d’une saga à l’autre. Dans WARP, les actions effectuées dans le passé affectent le futur, et c’est autour de ça que tournera la saga. Un enjeu crucial dans le roman est l’importance de ne pas trop perturber le passé avec des connaissances et technologies du futur, pour laisser le temps suivre son cours. D’ailleurs, l’épilogue ouvre sur le tome suivant qui semble s’appuyer exactement sur ce thème, et depuis que je l’ai lu, je vis dans la douleur car l’édition poche n’est pas sortie et je boycotte les éditions qui (a) prennent deux fois plus de place que nécessaire, et (b) me coûtent autant qu’une semaine de courses (eh oui, les étudiants, c’est fauché comme les blés.) Je craquerai peut-être avant de quitter l’Irlande.

Voilà donc mon avis sur ce nouveau roman d’Eoin Colfer, et mon conseil serait de le mettre entre les mains des pré-ados et ados de votre connaissance, et de le lire vous-même ! Empruntez-le à la bibliothèque, débrouillez-vous, mais j’ai trouvé ce roman vraiment délectable et excitant, je suis ravie d’avoir craqué et je l’ai dévoré dans la soirée (disclaimer : je lis très très vite.) Ce n’est pas parce que c’est pour les ados que les adultes ne peuvent pas l’apprécier. Les années qui passent ne font pas forcément de vous des vieux croûtons, et les dix ou quinze ans écoulés depuis les débuts d’Artemis Fowl ne pèsent certainement pas sur l’écriture de Colfer, que j’ai trouvée ici aussi dynamique et rafraîchissante que jamais.

Histoires de mots : d’ores et déjà

histoiresdemots

Pour ce troisième épisode d’histoires de mots, ce n’est pas exactement un mot que je vais disséquer, mais une expression, ou pour être plus grammaticalement précise, une « locution adverbiale ».

D’ores et déjà

En fait, on peut aussi l’écrire « d’ors et déjà », et même « dores et déjà », c’est admis.
Mais c’est quoi ce « d’ores » ? D’où il vient ?

Eh bien c’est tout simplement le même que « or », la bonne vieille conjonction de coordination (et non pas le métal précieux, celui-là n’a rien à voir dans l’histoire).
« Or » vient du latin hora, qui a aussi donné notre mot pour « heure » et qui voulait justement dire « heure » ou « moment ». « Or », orthographié indifféremment « ores » ou « ors » prend en ancien français le sens de « maintenant ».

Comment est-on passé de « maintenant » à une conjonction de coordination qui marque l’opposition ? En fait, ce n’est pas si surprenant que ça si on regarde la façon dont on parle aujourd’hui. On peut entendre fréquemment des phrases telles que « Maintenant, je ne dis pas le contraire, mais… » Ici, « maintenant » ne veut pas dire « présentement », mais fonctionne comme un modalisateur. C’est la même chose en anglais : on peut dire « Now, I’m not saying that you shouldn’t… but… » Ce « now » n’a pas le sens de « maintenant, à l’instant présent », mais plus de « écoute, je ne veux pas dire que… »

On retrouve notre « d’ores » dans le sens de maintenant dans le mot « dorénavant ». Si on le décompose, c’est tout simplement « d’ores et en avant », c’est à dire « à partir de maintenant et dans le futur ».

« D’ores et déjà » est une expression construite en miroir de celle-ci : « à partir de maintenant et déjà ». Ce qui est intéressant, c’est que le « déjà » constitue une redondance. « Déjà », c’est « dès » plus « jà » en ancien français, qui vient du latin jam, « maintenant, dès maintenant, déjà ». On peut en quelque sorte « traduire » alors l’expression « d’ores et déjà » par « dès maintenant et dès maintenant ».
Ce genre de redoublement s’explique par le fait que lorsqu’on utilise très souvent un mot, il perd de sa force, il ne veut plus vraiment dire ce qu’il voulait dire au départ. On dit que le mot « se vide de son sémantisme » : il se vide de son sens. Le mot de départ se trouve alors doublé d’un autre qui veut dire exactement la même chose pour appuyer sur ce sens qui était en train de s’échapper.

Un exemple parlant de ce phénomène est l’emploi, notamment dans le langage journalistique, de l’expression « au jour d’aujourd’hui ».
« Aujourd’hui » est déjà un redoublement puisque « hui » vient du latin hoc die, « en ce jour ». Lorsqu’on dit « au jour d’aujourd’hui », on dit trois fois la même chose : « au jour du jour de ce jour ».

Du coup, évitez de commencer vos phrases par quelque chose comme « D’ores et déjà, au jour d’aujourd’hui, on peut dire que… », ça ferait beaucoup de répétitions. 😉

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Auteur et autorité

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Au temps pour moi

Lecture : Les Incertains, de Richard Arlain

Láska, c’est l’éditeur chez qui je suis éditée, et j’aime beaucoup le « modèle économique » qu’il propose, assez loin du reste du monde de l’édition. Un jour, je ferai sûrement un article à part pour vous en parler. En attendant, sachez que je suis abonnée en tant que lectrice chez eux, ce qui permet d’avoir accès à tout leur catalogue à prix mini.

l laska

Le premier texte que j’ai lu chez eux, c’était Les Maladroits, de Richard Arlain. Ce texte a été un vrai coup de cœur, au sens, pas juste une lecture sympa, mais vraiment « voilà, c’est ça que j’ai envie de lire quand je lis de la romance, quelque chose de vrai, de réel, quelque chose qui me parle, sans clichés et sans personnages trop parfaits. Et mes textes à moi, c’est chez un éditeur qui publie ça que j’ai envie de les voir publiés. »

Donc quand j’ai appris (je surveille le catalogue de près) qu’une suite aux Maladroits allait voir le jour, j’étais super contente. Après, je dois dire que juste sur la couverture, c’est le genre de bouquins que j’aurais sans doute évité, parce que esthétiquement, c’est pas trop mon truc… Mais comme j’aime bien me tenir au courant de ce qui se passe chez Láska, que j’ai un abonnement chez eux, et que le contemporain est un de mes genres préférés, j’aurais probablement testé de toute façon, même sans connaître le nom de l’auteur.

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Puisqu’on en est aux couvertures, j’ouvre une parenthèse pour préciser que, par contre, j’adore celle des Maladroits. Je ne sais pas trop pourquoi, elle me fait penser à celle de Belle du Seigneur (en plus coquin, c’est certain), même si le cadrage n’est pas tout à fait le même. Mais la jeune femme sur les deux m’inspire le même sentiment de mystère que j’ai envie de percer. Bref. Fin de la parenthèse.

maladroits vs belleDans Les Maladroits on suivait la rencontre de Clarice et Simon, qui étudiaient dans le même IUT mais venaient de milieux sociaux très différents. Ellie, la petite sœur de Clarice, faisait en quelque sorte figure d’antagoniste puisqu’elle bloquait par moment l’avancement de l’intrigue amoureuse en s’interposant entre les deux tourtereaux. Un peu gênante, sans trop de personnalité, le genre de personnage qu’on met volontiers de côté pour s’intéresser à la « vraie » histoire.

Pas évident dans ces conditions d’écrire un second volume centré sur ce personnage. Pari réussi, cependant, avec Les IncertainsMais Richard Arlain met définitivement la barre très haut en nous proposant comme deuxième protagoniste de cette romance un anti-héros auquel, dès les premières pages du livre, on a pas mal envie de mettre son poing dans la figure. Il faut dire que Romain, qui s’est fait un jeu avec ses collègues informaticiens de séduire les femmes qui travaillent dans la même compagnie qu’eux, n’est pas seulement un goujat qui passe de conquête en conquête, mais surtout un type super creepy qui espionne sans vergogne l’intimité des femmes qu’il souhaite séduire. Je dois avouer qu’à la fin du premier chapitre, je n’étais pas certaine que l’auteur arrive à « racheter » suffisamment ce personnage pour que je puisse éprouver de la sympathie pour lui, et que j’aie envie de le voir finir avec l’héroïne.

Et pourtant… Pourtant, la magie opère bel et bien. Comment, pourquoi, je ne sais pas exactement, mais ce qu’il y a de sûr, c’est qu’au milieu du livre, j’étais à fond, je voulais vraiment voir nos deux héros finir dans les bras l’un de l’autre. Et je dois dire, c’est pas toujours le cas pour moi quand je lis de la romance. Souvent c’est un peu « meh », l’héroïne est désignée, le héros aussi, alors je me laisse prendre au jeu même si je sais comment ça finit, mais je ne ressens pas cette « urgence » à enfin voir les deux personnages heureux et ensemble, accomplis l’un à travers l’autre.
Avec Les Incertains, si, parce que Richard Arlain est très bon à montrer ce que les deux personnages s’apportent l’un à l’autre, comment ils se font grandir émotionnellement. C’est une romance, je sais bien qu’ils vont finir par se retrouver, n’empêche qu’il y a un moment où j’angoisse honnêtement, où j’espère qu’ils vont y réussir sans se faire trop de mal, tout ça.

Ensuite de quoi, des personnages secondaires qui font un peu plus que servir de décor. Par exemple, très chouette insertion d’un couple lesbien, sans que ça fasse forcé, ni tomber dans l’extrême simplification « oh tout va bien, il n’y aucune discrimination, jamais ». Non, c’est présenté avec naturel, justesse et on s’attache très vite au personnage de Laura. Mais c’est surtout pour avoir fait des éventuelles rivales d’Ellie – les autres filles que drague Romain – des vrais personnages, et pas juste des épouvantails en forme de fille qui se seraient mis entre les deux héros, que je suis vraiment fan de Richard Arlain. Et c’est aussi ce qui sauve Romain, d’ailleurs, le moment où il se rend compte que ce sont de vraies personnes qu’il blesse, pas juste une version en trois dimensions de ses rapports web.
Un peu en dehors de l’intrigue, mention spéciale pour une scène qui m’a vraiment touchée, où Ellie retourne dans son ancien lycée, et où elle se rend compte du chemin qu’elle a parcouru pour devenir qui elle est. J’ai vraiment aimé l’ambiance de ce passage, super réaliste, un peu nostalgique, en dehors du temps. J’avais l’impression d’y être moi-même. C’est ce genre de choses qui permettent de construire un personnage qui ne soit pas limité à l’intrigue amoureuse. Et c’est bien.

Finalement, mentionnons que vous pouvez parfaitement lire ce roman sans avoir lu Les Maladroits auparavant. On y retrouve Simon et Clarisse, alors c’est sympa pour ceux qui connaissent leur histoire, mais on peut parfaitement en faire abstraction pour se concentrer sur celle d’Ellie et Romain.